14.03.1882 · date incertaine
Lettre de Camille Pissarro à Théodore Duret
Dans cette lettre, Pissarro confie à son ami et soutien Théodore Duret ses graves difficultés financières. Malgré la misère qui pèse sur son quotidien et freine son élan créatif, il réaffirme sa détermination absolue à peindre selon sa propre vision, en rupture totale avec les règles académiques. Il y mentionne l'aide ponctuelle de Paul Gauguin (qui lui a acheté une toile) et observe avec une pointe de résignation le succès commercial naissant de ses confrères Claude Monet et Auguste Renoir.
- Expéditeur
- Camille Pissarro
- Destinataire
- Théodore Duret
- Lieu d’envoi
- Osny (Val-d'Oise, France
- Langue originale
- Français

Texte de la lettre
Transcription
Mon cher Duret,
Je suis très heureux que vous ayez pensé à moi pour votre ami. J'ai de très belles choses, je crois du moins, des paysages d'hiver, des effets de neige, et des figures de paysannes, des jeunes filles en plein air qui ne sont pas mal.
Mais la misère, mon cher Duret, m'empêche de faire ce que je voudrais. Les acheteurs se font rares. J'ai eu la visite de Gauguin qui m'a acheté une toile, cela m'a un peu soulagé, mais les temps sont durs.
Vous me parlez de Monet et de Renoir. Ils ont plus de chance que moi, ils arrivent à vendre. Moi, je m'obstine dans ma voie, je cherche à rendre ce que je vois, sans me préoccuper des règles de l'école. La nature est si belle, si changeante, il faut la surprendre, la saisir au vol. C'est ce que je m'efforce de faire, avec plus ou moins de succès.
J'ai hâte de vous voir et de vous montrer mes dernières études. Peut-être trouverez-vous quelque chose qui plaise à votre ami.
Cordialement à vous,
C. Pissarro
Contexte
Note éditoriale
Théodore Duret fut l'un des tout premiers critiques d'art à comprendre, théoriser et défendre l'esthétique du groupe (notamment à travers la publication de sa brochure Les Peintres impressionnistes en 1878). Il agissait souvent comme intermédiaire entre les peintres et les riches collectionneurs parisiens.
Cette lettre du printemps 1882 est un document historique essentiel. Elle illustre la précarité tenace dans laquelle vivaient encore certains pionniers du groupe impressionniste, même près d'une décennie après leur première exposition d'avant-garde de 1874. Alors que Pissarro a la lourde charge d'une famille nombreuse, il contraste sa situation avec celle de Monet ou Renoir qui commencent tout juste à s'extraire de la misère grâce à des marchands comme Paul Durand-Ruel ou Georges Petit.
Au-delà de l'appel à l'aide financier, c'est un véritable manifeste personnel : Pissarro y livre sa définition de l'Impressionnisme (« La nature est si belle, si changeante, il faut la surprendre, la saisir au vol ») et prouve que son intransigeance artistique passe avant son confort matériel.