02.11.1883
Lettre de Camille Pissarro à Eugène Murer
Installé temporairement à Rouen pour peindre, Camille Pissarro transmet à Eugène Murer l'adresse parisienne de son frère. Il lui annonce surtout la visite imminente de Paul Gauguin, qui vient de quitter définitivement le monde de la finance pour se consacrer entièrement à la peinture et cherche à s'installer à Rouen. Pissarro sollicite le soutien et le réseau de Murer pour aider Gauguin à faire ses premiers pas d'artiste professionnel. La fin de la missive évoque le travail en cours de Pissarro et fait mention d'une dispute entre Armand Guillaumin (« William ») et Murer.
- Expéditeur
- Camille Pissarro
- Destinataire
- Eugène Murer
- Lieu d’envoi
- Rouen (Seine-Maritime, France)
- Langue originale
- Français

Texte de la lettre
Transcription
Rouen 2 nov. 83
Mon cher Murer
Voici l’adresse de mon frere . 42 rue f.g des petits écuries .
Je ne crois pas que ma femme soit encore à Paris, je lui ai écrit à Pontoise, cependant je n’ai reçu aucune reponse, je n’ai donc aucune certitude de son depart de Paris .
Je ferai votre commission et tâcherai de vous avoir l’huilier que vous désirez .
j’ai reçu hier la visite de Gauguin, — il compte se fixer tout à-fait à Rouen ...... c’est une grande détermination, il s’éloigne de Paris pour se mettre tout-à-fait à la peinture il compte par un travail acharné conquérir une place dans l’art .
Nous avons couru Rouen à la recherche d’une maison , je dois conclure l’affaire aujourd’hui ; Gauguin compte par cet isolement , affirmer sa voie
je pense partir la semaine prochaine , il fait beau je voudrais cependant terminer un temps gris qui a besoin de 3 à 4 séances encore . et compte sur ses amis et connaissances pour l’aider à conquérir les faveurs des amateurs , si vous pouvez lui être utile auprès de Legrand en particulier , et les amis en général , vous me ferez plaisir en le recommandant . — n’est-ce pas hardie sa détermination ?
Il arrivera !
Au revoir mon cher Murer
présentez mes respects à Mlle Marie
votre dévoué
C. Pissarro .
William est furieux contre vous . Comment diable vous êtes vous donc arrangé ?
(Annotations du croquis au verso) : ciel gris bleu / fumée blanche / reflets
Contexte
Note éditoriale
Cette lettre manuscrite, conservée à la Bibliothèque de l’Institut National d’Histoire de l’Art (INHA) au sein des collections Jacques Doucet (Cote : Autographes 024, 01, 03.19), constitue un document historique de premier ordre pour l'histoire de l'art moderne. Elle capture le moment charnière de l'automne 1883 où Paul Gauguin abandonne définitivement sa carrière d'employé de bourse pour se jeter dans la création artistique à plein temps. Pissarro joue ici pleinement son rôle de mentor et de pivot relationnel au sein du groupe impressionniste. Il tente d'activer son propre réseau de collectionneurs (comme Murer) et de marchands (comme Alphonse Legrand) pour soutenir le démarrage de Gauguin. Le post-scriptum témoigne avec piquant des tensions relationnelles et financières fréquentes qui rythmaient la vie du groupe, faisant allusion à une brouille entre Murer et le peintre Jean-Baptiste Armand Guillaumin, dit « William ».
Note sur les droits : Le texte brut de cette correspondance est dans le domaine public. La présente édition s'appuie directement sur la transcription libre des manuscrits originaux numérisés de l'INHA (Licence Ouverte Etalab).